Les films de João César Monteiro arrivent en France dans un désordre
quelque peu déroutant pour le spectateur Après Souvenirs de la maison jaune (1989),
"comédie lusitanienne" qui le révéla grâce à un prix à Venise, et Silvestre;
conte médiéval de 1981 - sorti en septembre dernier, voici un film (le
seul) réalisé dans l'intervalle, en 1986.
Monteiro le tourne dans une certaine brutalité ; c'est avec ses
propres fonds qu'il entreprend le tournage, sans l'aide d'un véritable
producteur, sans réelle reconnaissance du métier puisque depuis cinq ans il ne
peut mener à bien ses projets. À fleur de mer n' existe
finalement que parce qu'il se devait d'exister pour son réalisateur. Aucune
coproduction, aucune télé, aucun acteur en particulier, aucun journaliste à
l'époque ne se soucient de ce film et de son auteur. À fleur de mer est le film d'une nécessité, quelle qu'elle
soit. Il naît dans la plus grande des libertés, celle qui engendre aussi une
pauveté absolue. Sauvagement indépendant.
Cette naissance plutôt rude donne pourtant lieu à un film fluide et dense,
tour à tour, curieux de pointer les temps morts d'une intrigue. Les policiers
menaçants vous y indiquent où trouver en pleine nuit, en pleine campagne, une
librairie qui vend La Divine comédie - à côté d'une confiserie où les
gâteaux sont délicieux... surtout commandés la veille!
Monteiro abandonne radicalement l'esthétisme froid mais fascinant de Silvestre
et fait battre sa caméra au rythme des vivants. Trois femmes (trois générations)
réunies dans une villa du bord de mer profitent de leurs vacances, bercées par
le soleil et leurs souvenirs. Souvenirs d'amour (l'Italie: Florence, l'Arno -
"fleuve boueux au printemps.."), de guerre aussi (Rome - "ville
ouverte", mais Portugal fasciste dont les morts vivent encore) ; souvenirs
de flux et reflux, venant se buter à un roc étranger - un naufragé mystérieux,
recueilli sur une plage et hébergé en secret. Le récit dans Silvestre était
essentiel, il n'est plus ici que prétexte (et l'on se raconte même des
histoires qui changent de sens en cours de route) À fleur de mer impose
un rythme, fait de soumission au réel (conversations qui durent sous l'emprise
d' une mémoire morcelée, repas filmés sans ellipses) et de brusques
embrasements, synthétiques, purement verbaux. Soudain quelques phrases, une
métaphore ou une citation poétique concentrent toute la richesse des
personnages et de la situation. Et la caméra, pour respirer, pour équilibrer
le jeu, se tourne vers l'horizon ; un paysage sec, où la mer, à peine,
bourdonne et dont les habitants sont la sève.
Film solaire et nonchalant, À fleur de mer prend le temps
d'exposer ses actrices à la sensualité des lieux et de son intrigue. Regardant
marcher l'homme au loin sur la plage, Sara évoque cette "lumière animale,
qui frémit et vibre comme les ailes d'une cigale". Aussi les poids du
mythe et de l'art, au premier plan dans Silvestre, ne sont plus dans ce
film-ci que des traces de vie, pas encore invisibles (la Maison jaune et
Le Dernier plongeon viendront en leur temps...) mais secondaires,
indicatrices mais non déterminantes. Chacun y parle sa langue: l'italien, le
portugais, l'américain... et celle des enfants, peuplée d'animaux (poissons,
chauve-souris, vrai chat, etc.). Chacun porte en lui un monde de culture et
ceux-ci se croisent : l'Algarve, terre du présent, et la Toscane de la
nostalgie amoureuse, l'ironie d'un tableau de Piero della Francesca qui
commentait la vie et le regard d'aujourd'hui d'un tableau de Ghirlandaio d'où
semble s'extraire Laura Morante, double vivant qu'une peinture commente.
Quelques noms qui s'évadent comme les plis fades de nos bouches (Camoens,
Dante, Hemingway) et ceux qui parlent en secret, qui sont derrière les choses
(Dostoievski en Stavroguine, Tchekhov dans une maison à vendre, un frère nommé
Virgile et tous ces livres à terre, bousculés par les terrorismes politiques).
Monteiro s'essaye ici à la discrétion. Même si l'invisibilité de l'art est par
trop imparfaite, même si les allégories restent encore trop claires à certains
(d'Orphée à Ulysse et Sinbad, jusqu'au miracle -le vrai -celui de l'amour).
Monteiro abandonne du même coup l'exemplarité du personnage de légende (la
Silvestre magnifique) et nous hante bien plus avec cette femme qui, au détour,
reconnaît dans la fraîcheur du soir que certains passages d'Amour perdition
"aujourd'hui encore" la fascinent et même la perturbent.
On ne sera enfin guère étonné qu'après des années de
silence pour son réalisateur, À fleur de mer exprime le moment le plus
aigu du désir Et l'étrangeté du film est de le murmurer deux heures durant.
C'est un désir en marche, tâtonnant, enchaîné au passé et craintif de l'avenir.
Parce que les hommes n'y sont pas ces princes de légende et ne font que passer.
Que peut être À fleur de mer sinon un film marin ? Les
hommes, ombres menaçantes du fugitives, n'existent bien que par leur absence,
par ce désir qu'ils créent. C'est finalement leur présence qui déçoit. Alors,
dans la ronde du film, sont les femmes, à la beauté téméraire, Eurydices
n'hésitant pas à affronter la mort pour se frotter au spectre de l'amour.
Or le danger s 'écarte.
C'est un film serein, traversé par des éclairs d'humour inattendus, dont on
sort les yeux pleins et le cœur apaisé. Les femmes y mangent des pastèques, on
y fait la cuisine sur des grandes tables et les terroristes de passage soulèvent
les jupes des filles du bout de leur fusil. Un vrai beau film donc, prenant la
poésie au sérieux et le sérieux pour un éclat de rire poétique. Où il faut,
passé l'été, "apprendre à dépenser le malheur qui nous reste".
Publicado
na revista Jeune Cinéma de Fevereiro/ Março de 1993