LA DOUCEUR DU PLONGEON
Deux semaines de tournage, pas vraiment d´argent ni de
scénario, mais de solides principes
poétiques. D´un suicide évité à une mort accomplie,« le Dernier Plongeon», le
João César Monteiro, qui clôt la
Mostra, nous rend l`ouïe et la vue.
C´est un brouillon, dit João César Monteiro de son dernier film. C'est
un brouillon et ce n'est pas grave du tout. Des brouillons comme ça, on en
voudrait tous les jours, car le Dernier Plongeon (O último mergulho) est un brouillon
parfaitement accompli, un croquis génial, un
fusain fabuleux, filmé d´un jet
mais sans tache ni pâté, à la seule force des flux évidents de la vie.
Lorsque le film commence, Samuel est
déjà une personne vraie, submergée par la gravité qui sied à son jeune âge.
Assis au bord du Tage,
il contemple son proche linceul, l'eau verte où il veut plonger pour
n'en plus ressortir. Par miracle, une sorte de vieil ange l´en dissuade,
monsieur Eloi, marin admirable qui, sur-le-champ, procède à l'adoption
spirituelle du triste adolescent. Cette nuit-là est celle de la saint Antoine,
que Lisbonne entière célèbre par
quarante-huit heures de liesse, et, dans le climat incertain de cette ville
ouverte, le vieil homme et son fils de
circonstance vont, en quelque sorte, se passer le relais, le témoin crucial de
l´héritage humain.
Grâce à la compagnie de trois jeunes
petites putes, Samuel apprend d'Eloi, les trois-quatre choses essentielles qui
seront son bagage pour la vie: l´amour, la musique, la poésie, le plaisir de
vivre la mélancolie aussi.
L´une de ces femmes dites sans vertu s´appelle Esperança. C'est la fille
muette d´Eloi, et Samuel en tombe résolument amoureux. Les eaux du Tage
n´exercent désormais plus d'attraction sur lui, mais le fleuve attend Eloi qui
va y plonger, et là c'est pour la dernièr fois. Au matin, dans la paix dorée d'un champ de tournesols, un couple
primitif s'égaye tandis qu´au ciel cent
flamands rosés s'envolent.
Chez João
Monteiro pourtant, rien n´est jamais tristesse et le Dernier Plongeon a
beau être un film poignant, c´est
avant tout du bonheur qu´il distille, un bonheur tout simple, celui de la douce
dérive en excellente compagnie. II y a une très bonne raison à cet effect de
confiance chaleureuse que le film produit: elle tient à sa logique,
littéralement à son économie.
Tourné en deux semaines, sans réel
scénario mais avec de solides principes poétiques, habité par des acteurs
auxquels il a surtout été demandé d'être eux-mêmes, fabriqué à l'aide de morceaux de pur cinéma comme personne
n'en risque plus, placé sous la protection du ciel bienveillant de Lisbonne, le
film de Monteiro est avant tout cela: un incroyable pied de nez aux dogmes dont
se drape le cinéma. Avec quasiment pas d'argent et presque pas de temps, Monteiro
ouvre une brèche immense, une respiration
inespérée, puisée à la source certifiée de l'art: la liberté.
Trois idées d'une poésie radicale
suffisent à illustrer cette morale incroyable, trois temps forts qui relèvent
pratiquement du scandale. Premier temps: un ballet. Sous les yeux des
promeneurs, une danseuse brune exécute à merveille la danse des sept voiles de Salomé. Lorsque, nue et exténuée,
elle s'effondre, la même scène
recommence, mais c'est la blonde Esperança qui: danse et, surtout, qui
danse dans sa surdité muette, c'est-à-dire sans le son, avec le seul langage du
corps. Onze minutes d'éternité.
Dans la salle: sifflets. Deuxième temps: la même Esperança, en voix off,
se met à penser. Elle écrit les mots d'amour qu' Hölderiin plaça dans la bouche
d'Hyparion. Elle était muette depuis le début, donc on n'y avait pas pensé: la
voix intérieure d'Esperança est la plus douce et loquace, elle s'exprime en
langage magique. Troisième temps: le dernier des outrages, le noir absolu de
l'écran, forme complète du oup de force. Nous nous croyions muets et nous voici
aveugles, seule la voix de Miguel Cintra, absent du film par ailleurs, nous guide à tâtons vers le
générique,
Ils sont donc cinq
personnages à nous avoir tenu par la main, d'un suicide évité à une mort
accomplie (et, puisqu'ils sont devenus des proches, il faut
tous les présenter;
Henrique Cante a Castro, Fabienne Babe, Francesca Prandi, Rita Blanco et
Dinis Neto Jorge). Mais il y a
évidemment. une autre grande figure qu'on n'est pas près d'oublier, la
considérable Lisbonne dont on n'a jamais vit un si beau portrait, filmée par
Monteiro avec tout l'amour nécessaire, comme la dernière des capitales
possibles de l'Europe communautaire, merveille atlantique qui sue la vie par
tous les pores. João César n'est pas chiche de sa joie et il nous balade en
intimes chez ses propres amis: un marchand de cravates par-ci, lin
barbier-Figaro par-là, des gargotes familiales et des pensions louchissimes, des marchés pour dames
et des bars pour hommes, des
avenues moites et des quais désolés.
Il faudrait encore, à l'image de Monteiro, ébaucher le recensement des
multiples pistes que nous ouvre ce Dernier Plongeon, d'ailleurs toutes
entremêlées avec celles qui prennent corps dans ses précédents films. Une piste
du merveilleux, que des bribes de contes fantastiques (Cendrillon et
Blanche-Neige dans leur
version lusitaniennes) viennent
défricher et qui s'offre comme le rhizome déposé par des
fées à divers endroits imprévus de l'
histoire. Une piste Hölderlin, sésame décidément insistant du cinéma
moderne (voir l´Antigone des Straub-Huillet), dont la poésie exacte
exprime au plus juste les sentiments des amoureux. Une piste Oliveira,
finalement, jamais aussi claire chez Monteiro que dans ce film-là,
indéfinissable mais bien présente, peut-être dans la plastique de l'eau verte
du plan d´ouverture (de la même eau que celle où nageait l'infatigable Bouchère, elfe inoubliable du Soulier de
Satin), mais présente surtout dans le principe de répétition qui donne tout
son sens au désormais fameux ballet de
Salomé. Et, limpide
comme l´amour, la piste de la chair dans laquelle Monteiro s'ébroue avec
une vigueur de matelot, offrant au film ses morceaux les plus, si l´on ose
dire, poilants: «Miroir, mon beau miroir, s´inquiète une jeune catin,
dis-moi que je suis celle qui ait la plus belle touffe» (et les poils,
depuis le ceours magistral qu'il nous
fit sur ceux du cul de la reine Victoria dans les
Souvenirs de la Maison jaune, on sait que Monteiro leur voue un culte
irrévocable).
Comme il l'annonce lui-même
endéclarant son film brouillant, João Monteiro a réalisé une œuvre qui relève
de l'esthétique de l'esquisse, c´est
pourquoi le suc que l'on en tète s´apparente plutôt au lait de la folie et de
la confusion, avec toutefois la certitude de goûter là du cinéma d'exception.
Toqué, Monteiro? Peut-être bien
mais avec pour horizon le seul salut humain, ainsi que le prouve sa
recommandation finale à la conférence de presse historique qu'il anima hier: « Surtout,
avant de mourir, il faut s´amuser.» Et d'ajouter: «Comme des fous.»
Olivier
SEGURET